Femme âgée regardant par la fenêtre, ordinateur portable ouvert sur des IRM cérébrales et des courbes de déclin cognitif, livret d'information sur Alzheimer posé sur la table

🧠 Neurosciences & Thérapeutique

Alzheimer : ce que change l'arrivée des premiers anticorps qui ralentissent la maladie

28 mai 2026 · 15 min de lecture · Revue · John Hardy · UCL Institute of Neurology 📄 Source originale ↗
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Diogo Oliveira Cordemans

Étudiant en Sciences Biomédicales — UCLouvain · Fondateur de La Loupe · Sources primaires vérifiées, zéro jargon sans explication.

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📋 Dans cet article

📌 L'essentiel en une phrase

Pour la première fois en trente ans, deux médicaments ralentissent réellement la maladie d'Alzheimer (de 25 à 30 % sur 18 mois) en éliminant la protéine toxique du cerveau. Mais ils ne la guérissent pas, coûtent cher, exigent des perfusions régulières, et provoquent chez certains patients une complication potentiellement dangereuse appelée ARIA.

Trente ans pour prouver que la "rouille" du cerveau était bien la coupable

Dans la maladie d'Alzheimer, une petite protéine appelée amyloïde-bêta s'accumule entre les neurones, formant des plaques qui finissent par les étouffer. C'est ce qu'on appelle l'hypothèse amyloïde, proposée dans les années 1990 par John Hardy, l'auteur même de cette revue. Depuis, des dizaines de médicaments visant à nettoyer ces plaques ont échoué. Beaucoup de chercheurs commençaient à douter : et si l'amyloïde n'était pas vraiment la cause de la maladie, mais juste un symptôme ?

L'arrivée du lecanemab (Leqembi) en 2023 et du donanemab (Kisunla) en 2024 a tranché ce débat. Ces deux médicaments parviennent à retirer l'amyloïde du cerveau, et les patients qui les reçoivent voient leur déclin cognitif ralentir. C'est une preuve : viser l'amyloïde, c'est bien la bonne stratégie. Comme l'écrit John Hardy : "ces succès sont la preuve qui était nécessaire pour valider l'hypothèse amyloïde."

Comment fonctionnent ces anticorps ?

Lecanemab et donanemab sont des anticorps monoclonaux, c'est-à-dire des protéines fabriquées en laboratoire qui imitent celles que notre système immunitaire produit naturellement. Injectés dans le sang, ils atteignent le cerveau, reconnaissent les plaques d'amyloïde, s'y accrochent, et déclenchent leur nettoyage par les cellules immunitaires locales (les microglies). C'est un peu comme un service de voirie qui débarrasse la chaussée des déchets accumulés.

La différence avec les anciens médicaments anti-amyloïdes (qui avaient tous échoué) tient à ce détail crucial : les nouveaux retirent vraiment l'amyloïde déjà installé. Les anciens se contentaient d'empêcher la formation de nouvelles plaques, sans déloger les anciennes. C'est cette capacité de nettoyage qui fait la différence clinique.

Le résultat, en clair

Trois grands enseignements sur ces médicaments :

🧠 Effet réel

Sur 18 mois, le déclin cognitif est ralenti de 25 à 30 %. C'est mesurable, c'est statistiquement solide, c'est la première fois qu'un traitement obtient ce résultat.

⚠️ Pas une guérison

La maladie continue malgré le traitement. On ralentit la dégradation, on ne l'arrête pas. Et on ne sait pas encore ce qui se passe au-delà de 18 mois.

💉 Lourd à prendre

Perfusions toutes les 2 à 4 semaines, à l'hôpital. IRM régulières pour surveiller les effets secondaires. Coût élevé, accès limité aux patients en début de maladie.

L'effet secondaire qui inquiète : l'ARIA

L'ARIA (pour amyloid-related imaging abnormality, "anomalie d'imagerie liée à l'amyloïde") est le problème principal de ces médicaments. Quand les anticorps attaquent l'amyloïde, ils ne s'arrêtent pas aux plaques entre les neurones : l'amyloïde se trouve aussi dans les parois des petits vaisseaux sanguins du cerveau. En s'y attaquant, les anticorps peuvent provoquer une inflammation locale, des œdèmes (petits gonflements) ou des micro-saignements visibles à l'IRM.

Dans la majorité des cas, l'ARIA reste sans symptôme et se résorbe spontanément si on suspend le traitement. Mais dans une minorité de patients, elle peut provoquer des maux de tête, des troubles neurologiques, et plus rarement une hémorragie grave. Le risque dépend fortement de la génétique : les personnes porteuses de deux copies du gène APOE4 (environ 2 % de la population) ont beaucoup plus d'amyloïde dans leurs vaisseaux, et donc beaucoup plus de risques d'ARIA sévère. En Europe, l'Agence du Médicament a d'ailleurs restreint l'accès à ces médicaments pour ces patients-là.

Pour qui ? Pas pour tout le monde, pas tout de suite

Ces traitements ne sont autorisés que tôt dans la maladie : aux stades de troubles cognitifs légers ou de démence débutante, à condition d'avoir prouvé que des plaques d'amyloïde sont bien présentes (par scanner cérébral PET ou ponction lombaire). Aux stades modérés ou avancés, ils ne fonctionnent pas. Une autre limite : la quasi-totalité des patients des essais cliniques étaient des personnes blanches d'origine nord-européenne. L'efficacité et la sécurité chez les autres populations restent à confirmer.

En Europe, le lecanemab a été autorisé en 2025 (avec restrictions pour les patients APOE4 homozygotes et ceux sous anticoagulants). Le donanemab a été refusé par l'Agence européenne du médicament début 2025, avant que la décision ne soit en partie révisée. La situation continue d'évoluer.

⚠️ Ce que ça ne veut PAS dire

Ces médicaments ne sont pas un remède. Ils n'inversent pas la maladie. Ils ne sont pas pour les personnes très âgées avec démence avancée. Ils ne remplacent pas l'activité physique, la stimulation cognitive ou la prise en charge globale. Et la recherche a encore besoin de comprendre pourquoi la maladie continue de progresser malgré le nettoyage de l'amyloïde, et comment éviter l'ARIA sans renoncer à l'efficacité.

Ce qui arrive ensuite

Les chercheurs travaillent déjà sur la prochaine génération. Un médicament prometteur, le trontinemab, utilise une technique de "navette" pour traverser la barrière du cerveau plus efficacement : à dose égale, il agit là où il faut sans inonder les vaisseaux sanguins, ce qui devrait réduire le risque d'ARIA. Les premiers résultats sont encourageants, même si un décès durant l'essai impose la prudence avant d'en tirer des conclusions définitives.

Parallèlement, des tests sanguins très sensibles (le pTau217, une protéine repère) promettent de diagnostiquer la maladie tôt et sans procédure invasive. Et plusieurs équipes étudient si, une fois l'amyloïde nettoyé, on peut arrêter le traitement sans que les plaques ne reviennent. Si oui, on réduirait fortement le coût et la fatigue du suivi.

Sources vérifiables

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Questions fréquentes sur les anticorps anti-amyloïdes

Le lecanemab guérit-il la maladie d'Alzheimer ?

Non. Le lecanemab ralentit le déclin cognitif, il ne le stoppe pas. Sur 18 mois, dans l'essai CLARITY AD (van Dyck et al., NEJM 2022), les patients traités ont perdu environ 27 % moins de fonctions cognitives que ceux sous placebo (échelle CDR-SB). Ils continuent toutefois de décliner. Aucun effet d'arrêt ou de retour en arrière n'a été observé.

Quelle est la différence entre lecanemab et donanemab ?

Les deux sont des anticorps monoclonaux IgG1 humanisés qui ciblent l'amyloïde-bêta, mais à des stades différents. Lecanemab (Leqembi, Eisai/Biogen) cible préférentiellement les protofibrilles solubles, formes intermédiaires en cours d'agrégation. Donanemab (Kisunla, Eli Lilly) cible une forme spécifique d'amyloïde déjà dans les plaques (le pyroglutamate Aβ). Les deux ralentissent le déclin cognitif. Donanemab semble avoir un effet un peu plus marqué (~35 % vs ~27 %) mais aussi plus d'ARIA (~24 % vs ~13 %).

Qu'est-ce que l'ARIA, et est-ce grave ?

L'ARIA (amyloid-related imaging abnormality) désigne deux complications visibles à l'IRM : des œdèmes cérébraux (ARIA-E) ou des micro-hémorragies (ARIA-H). Elle survient parce que les anticorps attaquent aussi l'amyloïde présent dans les parois des petits vaisseaux sanguins, déclenchant une inflammation locale. Dans la plupart des cas, l'ARIA est asymptomatique et se résorbe à l'arrêt temporaire du traitement. Mais elle peut, dans une minorité de patients (~3-6 % avec symptômes), provoquer maux de tête, troubles neurologiques, et plus rarement une hémorragie majeure. C'est pourquoi des IRM régulières de surveillance sont obligatoires.

Pourquoi le génotype APOE4 importe-t-il ?

Le gène APOE existe en trois variantes (ε2, ε3, ε4). Les porteurs de deux copies de la variante ε4 (homozygotes APOE4/4, environ 2 % de la population) accumulent beaucoup plus d'amyloïde dans les parois des vaisseaux sanguins du cerveau (angiopathie amyloïde cérébrale, CAA). Quand un anticorps anti-amyloïde attaque cette amyloïde vasculaire, le risque d'ARIA sévère est considérablement augmenté chez les APOE4/4. L'Agence européenne du médicament a donc restreint le lecanemab aux non-porteurs et hétérozygotes APOE4 — un génotypage est requis avant prescription.

Qui peut recevoir ces traitements aujourd'hui ?

Les indications sont restrictives. Le patient doit (1) être au stade de trouble cognitif léger ou de démence débutante ; (2) avoir une preuve de pathologie amyloïde (PET scan cérébral ou ponction lombaire positifs) ; (3) ne pas être homozygote APOE4 (en Europe) ; (4) ne pas être sous anticoagulants. En Belgique et dans la plupart des pays européens, le lecanemab est autorisé sous ces conditions ; le donanemab a connu un parcours réglementaire plus accidenté. Les patients en démence avancée ne sont pas éligibles : le médicament n'a pas démontré d'effet à ce stade.

L'hypothèse amyloïde de l'Alzheimer est-elle confirmée ?

Selon Hardy (auteur original de l'hypothèse en 1992), oui, fonctionnellement. L'idée que l'accumulation d'amyloïde-bêta initie la maladie a été débattue trente ans. L'arrivée de deux médicaments qui retirent l'amyloïde et ralentissent réellement le déclin clinique constitue la preuve thérapeutique attendue. Néanmoins, le ralentissement n'est que partiel (~25-30 %), ce qui montre que d'autres mécanismes (pathologie tau, neuroinflammation, senescence microgliale) sont aussi à l'œuvre. L'hypothèse amyloïde est validée comme point d'entrée thérapeutique, pas comme explication complète de la maladie.

Qu'est-ce que le trontinemab ?

Le trontinemab est un anticorps anti-amyloïde de nouvelle génération développé par Roche, couplé à une "navette moléculaire" (brain shuttle) qui exploite le récepteur de la transferrine pour traverser plus efficacement la barrière hémato-encéphalique. Concrètement, le médicament atteint le cerveau à des concentrations plus élevées, ce qui devrait permettre d'utiliser des doses plasmatiques plus basses et de réduire le risque d'ARIA. Les résultats de phase 2 montrent un clearance amyloïde rapide ; les essais de phase 3 sont attendus. Un décès dans l'essai impose toutefois la prudence pour l'instant.

Le test pTau217 peut-il diagnostiquer Alzheimer par prise de sang ?

Oui, avec de bonnes performances. Le pTau217 plasmatique (forme phosphorylée de la protéine tau) est un marqueur sanguin qui sépare très bien les patients avec pathologie Alzheimer (PET amyloïde positif) des contrôles. C'est une révolution pour le diagnostic, qui reposait jusqu'ici sur le PET (coûteux) ou la ponction lombaire (invasive). Limites : (1) le test sépare bien Alzheimer vs personnes saines, mais moins bien Alzheimer vs autres démences (frontotemporale, à corps de Lewy) ; (2) les seuils ont été calibrés sur des populations majoritairement blanches et doivent être ajustés pour les populations d'ascendance africaine ou asiatique.

Peut-on arrêter le traitement une fois l'amyloïde nettoyé ?

La question est ouverte. Dans l'essai TRAILBLAZER-ALZ 2, le donanemab a été arrêté chez les patients atteignant un seuil bas d'amyloïde au PET ; environ la moitié ont pu interrompre le traitement. La vitesse de re-déposition de l'amyloïde après arrêt n'est pas encore caractérisée — si elle est lente (sur années), des "drug holidays" seraient cliniquement et économiquement intéressants. Plusieurs essais sont en cours pour répondre. Pour le lecanemab, la pratique standard reste un traitement continu, mais les recommandations pourraient évoluer.